Le gué

une fée
La nuit tombe, les fées surveillent chemins, gués, ponts et carrefours.

Un chemin humide, inondé ou noyé en permanence se nomme dans la langue populaire bretonne, Noué. La sagesse ou un esprit pur comme l’ange gardien, par exemple, guide  le voyageur dans ce passage au-delà de cette frontière du monde que représente toujours l’eau. Ce sont les fées, les esprits des eaux, les ondines, qui surveillaient les noués ou les gués, et particulièrement dans la tradition celtique.

Noué tient son origine de noe ou encore de nauda dans le latin médiéval et le Gaulois. Chemin souvent inondé, il nomme également l’intervalle entre deux sillons dans lequel les eaux de pluie stagnent. On retrouvera l’étymologie dans le bas latin nauca, qui donnera nef.

Construit sur le lit même d’une rivière ou d’un ruisseau, le gué un chemin de pierre, permet sa traversée, jadis le bétail, attelages et chevaux, voyageurs  et cavaliers.

Le courant, la vitesse d’écoulement de la masse d'eau varie selon les circonstances météorologiques ou saisonnières et sa situation. Les crues, les pluies diluviennes, la fonte des neiges etc. déploient une force extraordinaire des éléments et peuvent endommager l'ouvrage. Chacun d'eux est différent.  Dans l'antiquité, leur construction, leur entretien et leur remise revenait à un homme de l'art averti de la vie du cours d'eau ou encore à un prêtre ou un druide. Tout passage est dangereux et parfois impossible. Le voyageur doit faire appel à un guide ou à un passeur.

Monsieur Gaston Roupenel dans son Histoire de la Campagne Française rapporte :  … presque toujours leurs sites (les villages) correspondent à la fois à un ancien gué et à une courbe de la rivière. Les deux choses sont en effet souvent associées. C’est la sinuosité qui façonne le gué. Le courant ralenti après avoir heurté et érodé une rive concave, laisse presque aussitôt déposer les débris dont il vient de se charger. Ces endroits de construction sont redoutables.

Au cours de la seconde partie du siècle dernier, nombreux gués disparurent par manque de soins ou lors des combats de la Seconde Guerre Mondiale et à leurs bombardements. La navigation fluviale moderne développée par l'industrie exigeait de nouveaux gabarits. Des transformations profondes des voies navigables classiques furent nécessaires : correction le fil des rivières, la construction d'écluses, la destruction des chemins de halage et le rehaussement des berges afin de régulariser le débit de l’eau.  Ces aménagements augmentèrent le niveau de l'eau, inondant définitivement les rives.  La Loire fut sauvée du massacre de la navigation moderne. L’Ours (2), avait résisté. Son inscription au patrimoine mondial l'a sanctuarisé.

La mythologie parle d'un génie gardien des ponts et gués, tel l’ange gardien du pont ou de la fée surveillant les chemins des plaines.

Tout passage était donc placé sous la protection d’un esprit, d’un génie quelconque ou d’une fée. Les gués sont des symboles de  traversée d’un monde à l’autre et du passage devant le gardien du lieu (gardien du seuil). Ce voyage périlleux, exigeait le secours d'un pontifex, l'intermédiaire des hommes et du ciel.  Le roi celte se faisait « pont » de ses guerriers au passage de l’eau. Tout roi est un pontifex [1]. Détruire un gué ou une borne, portait malheur et puni mort. Le Christianisme attribua à Saint Christophe ce rôle de passeur.

[1] Le Pontifex est le pont entre le monde et les mondes supérieurs. En sanscrit un terme propre aux Jainas, l’équivalant de Pontifex latin, est le  Tîrthamkara, c’est à dire celui qui fait un gué ou un passage. Il s’agit du chemin de la délivrance Mohsha. Les Tirthamkara sont au nombre de 24, nombre des vieillards de l’Apocalypse qui constitue aussi le collège pontifical. René Guénon dans le Roi du Monde, page 15, note 1.

(2) L’Ours est le nom celtique ou préceltique du fleuve Loire