Le martyr glorieux du pain

le blé

Le pain en allemand c’est das Brot, en luxembourgeois dat Brout et en breton  Bara. Ces mots étrangers proche de la racine indoeuropéenne °Bhreu : bouillon. Avant cuisson, le pain, n’était qu’une bouillie de céréales.
 
Paul Foucart – Les mystères d’Eleusis – Pardès 1914 : « C’était un épi de blé moissonné, c’est-à-dire dont la faucille avait tranché la vie. Par-là, il est analogue à la première gerbe que coupaient les moissonneurs égyptiens et qu’ils saluaient de leurs lamentations. Il serait donc, comme en Égypte, le symbole d’un Dieu mis à mort à la fleur de l’âge, et qui doit revivre et échanger sa royauté terrestre contre la royauté des morts. »

Sorti de l’obscurité de la chambre à grain, le blé est semé avant l’hiver. Il se putréfie en terre. De cette mort germe le blé nouveau. Dès sa  sortie de terre il s’élève vers le Soleil qui l’appelle et l’attire vers lui. Son bonheur est total. Il fleuri puis apparaissent les nouvelles graines, l’épi. Mais avant de donner son or, mille dangers le guettent dans la nature: l’eau, le gel, la neige, les inondations, le ver, les rats, la vermine et parfois l’homme lui-même. Il est en danger permanent lors de sa croissance. C’est le sort de chaque être qui aspire à s’élever vers la lumière et la connaissance.

Arrivé à maturité les éléments naturels se déchaînent à nouveau. L’orage, les inondations, la grêle, la foudre, le vent et le feu peuvent compromettre sa récolte ! On comprend le sens des processions des Rogations !

Le temps de la moisson est arrivé. Le blé coupé, lié en gerbes et mis au grenier. Là, à l’abri, tout est encore possible : le feu, les rats etc. et même le chat, le fidèle chasseur y trouvera son confort. Mais voici l’heure du martyr ! Le voilà battu, moulu et devenir farine. Les rats et la vermine à nouveau le guettent.

Trempé pour devenir bouillie, il est pétri et cuit au four à haute température. Enfin il arrive sur les tables pour être coupé et trempé dans les soupes, le café, le lait bouillant etc., avant d’être déchiqueté et mastiqué par les dents de l’homme.

Le Blé élu, sauvé des colères des quatre éléments aura traversé tous les dangers grâce à l’amour du Soleil et de la Lune. Mais l’intervention du travail harassant de l’homme l’aura soutenu dans cette longue et périlleuse traversée. Finalement ce sera l’homme qui la mangera pour garder la vie.

L’homme aura, tout au long de l’année, pris soin de la terre choisie pour préparer les semailles. Le fumage  épandu, un labour lent et bien rythmé commencera son œuvre. Ce travail est important. Le bœuf était le meilleur attelage de la charrue. La robustesse et la lenteur de cet animal était idéal pour le labourage et permettait une meilleure oxygénation de la terre. Suivait l’hersage afin de casser les mottes et de faciliter la respiration de la terre. Les graines soigneusement sélectionnées arrosaient littéralement la terre par le semeur qui adoptait un rythme auquel participaient tout son corps et toute son âme. Puis revenait la herse et encore le rouleau. Enfin, arrivait le temps de la gestation. Le paysan est le témoin de la circum vitalisation du pain.

Quand le soleil entrera dans le signe de la Balance, l’heure des foires et du partage sonnera. Il faudra rendre à la terre sa part, sa dîme des récoltes ! En attendant ce retour, le blé élu à ce sacrifice sera remisé dans la chambre à grains. Là dans cette pièce où l’on naît et où l’on meurt, il attendra dans le noir le grand jour du retour à la terre pour y mourir dans l’attente de sa résurrection afin d’assurer le cycle.

Citation d’Ananda K. Coosmaraswamy  – « La Porte du Ciel » Essais sur la métaphysique de l’architecture traditionnelle – Dervy – 2008 :

« Nous avons parlé du pain car tout ce que nous venons de dire s’applique en réalité aussi bien aux rites agraires qu’aux rites architecturaux. Sans nous étendre trop longtemps sur ce point, nous nous demanderons cependant si c’est véritablement un pur hasard que l’oubli du caractère sacré de l’agriculture et la négation de la signification spirituelle du pain, aient coïncidé avec le déclin de la qualité du produit lui-même, et ce d’une façon aussi évidente que seul un peuple complètement insouciant des réalités de la vie et intoxiqué par les slogans publicitaires, a pu réussir à ne pas s’en apercevoir. » «  Nous renvoyons le lecteur qui désire connaître la réponse à cette question au livre d’Albert Gleizes, « Vie et Mort de l’Occident Chrétien » dont la dernière partie est consacrée au mystère du pain et du vin ».

Notes
La faux, la faucille. Le mot a été orthographié longtemps faulx en français. En latin c’était falcille ou encore falcicule. 
Elle symbolise la mort, la fin des temps et l’heure dernière. La faucille possède le même sens et symbolise l’heure venue des moissons et du jugement dernier. La lame courbée de la faucille rappelle les plumes de la queue du coq. Le gallinacé appelle le retour du soleil et la fin de la nuit. Sa queue rappelle le croissant de la lune .

La récolte, avant d’être battue, est engrangée. « Méditer c’est battre l’épi pour en faire sortir le grain de blé. » De nos jours les machines, les moissonneuses-batteuses coupent et battent immédiatement les céréales, déversées ipso facto dans des bennes gigantesques pour être expédiées vers les silos industriels. Ainsi le blé ne passe plus par les maisons, ne serait-ce que quelques temps afin d’y apporter la lumière. Jadis les champs de céréales étaient fauchés, puis les gerbes liées et mis en petits tas individuels au milieu des terres en attente d’être enlevées par un tombereau et transportées à la ferme. Les gerbes entreposées dans les granges attendaient d’être battues. Enfin les graines étaient remisées dans les pièces spécialement affectées à cet usage.

Le fléau. En latin classique: flagellum (fouet) et en grec: flaiel ou fael. Méditer c’est battre l’épi pour en faire sortir le grain de blé.

Vanner
. En latin vannus. Ce mot a donné vanne. C’est un panier d’osier à fond plat avec deux anses pour nettoyer les grains de blé au vent. Vanner a donné l’instrument à vanner le van. A rapprocher de vent, de Want, en luxembourgeois ? D’origine gauloise, venna est un treillis d’osier. Travailler l’osier c’est exercer la vannerie.